C’est dans un contexte bien particulier qu’évolue la situation politique du Liban.
Apres plus d’un mois de manifestations quasi-journalières et des nombreuses avancées aux revendications populaires (1)*, l’étau semble se resserrer vers une escalade de tensions et de violences internes aux différentes factions du pays.
Malgré la frustration et la colère grondante que connais une grande partie du pays, le président de la république Michel Aoun n’a cessé depuis quelques jours de provoquer les contestataires. Que viennent faire ces discours orduriers à l’encontre d’une population exaspérée par plus de 30 ans de politiques nées de la guerre civile ? N’ayant vraisemblablement pas pour objectif de calmer la colère de la rue, ni de temporiser les choix du gouvernement « démissionnaire » censé trouver ses remplaçants et établir des solutions structurelles à la crise. : Quels seraient les enjeux d’un pouvoir tout-puissant à voir ses manifestants entreprendre des actes violents ?

Une violence désorganisée
Le 13 novembre, Michel Aoun annonce publiquement dans un entretien à priori dénué de fond selon un bon nombre d’universitaires, de journalistes et membres de la société civile (2)* :
« S’ils estiment qu’il n’y a pas de personne intègre avec qui dialoguer dans cet État, qu’ils émigrent ».
Ces propos ont valus une vague de colère noire à l’encontre du président. Attroupements de masse, réunions, débats sur les places publiques, blocages des autoroutes. Dans la foulée des événements, un mort. Abattu par une balle apparemment « perdue », « égarée »… selon le scénario officiel (3)*. Personne n’explique véritablement les faits hormis l’armée qui se justifie d’avoir arrêtée le militaire à l’origine des ces tirs. Quoi qu’il puisse en être, les événements à suivre sont troublants et particulièrement inquiétants.En effet, M. Abou Fakhr est certes libanais mais aussi d’appartenance confessionnelle (comme répertorié sur les documents d’identités de chaque citoyens libanais (4)*). Cadre du parti socialiste progressif, sa mort a enflammée la communauté Druze affiliée au parti, apparut durant la guerre civile (1975-1990) dont le chef charismatique, (ou « Zaim » = chef de guerre) Walid Jumblatt s’est empressé de réunir ses sujets autour d’une mise en garde « si nous ne pouvons pas sauver le Liban, sauvons au moins la montagne ! ». Le message est claire, il est hors de question de rester indifférents et divisés face à la répression étatique ou à la violence, puisse t-elle venir de n’importe où. Depuis plus d’un mois maintenant, les protestataires ouvrent le pas vers un nouveau courant idéologique: la désolidarisation du peuple à ses tribus et clans politiques traditionnels, censé marquer la fin au clientélisme et à la corruption.
Cependant, il y’a toujours un loup solitaire prêt à provoquer et un autre prêt à tirer. Les jours qui ont suivis ont étés marqués d’une violence inouïe, puisque dès la fin de la semaine un groupuscule armé, partisans du Courant Patriotique Libre (CPL, représenté à la présidence de la république par M. Aoun) se sont mêlés à la manifestation organisée dans la ville de Baabda, face au palais présidentiel. Menaçant, les populations par des coups de feux avant d’être arrêtés; blessants un homme par balle. Hoda Chédid, une source proche du palais présidentiel à l’Orient-le-Jour confie au journal; « la campagne orchestrée contre le président Aoun est probablement menée par des détracteurs du CPL ainsi que par ceux que lèse la lutte contre la corruption qu’opère le sexennat » provoquant une crise de panique au sein de la population libanaise qui se voit remémoré les périodes les plus sombre de son histoire contemporaine.
Filmés depuis les balcons, des images déconcertantes circulent sur Whats’app, sur lesquelles figurent des hommes armés, pourtant sans uniformes, brandissant des fusils automatiques. Gebran Bassil (chef historique du CPL), semble adhérer dans son communiqué à la théorie du complot pour expliquer la toute dernière explosion de colère publique. Écartant de son parti de toute responsabilité aux yeux de l’opinion publique pourtant sensible aux mensonges d’État.

Un combat orchestré ?
Le mardi 19 novembre aura été quant à lui, la preuve des difficultés que rencontre le gouvernement à légiférer, notamment sur de nouvelles prérogatives juridiques très particulières. Tandis que devait se dérouler la séance parlementaire (déjà reportée faute de quorum), qui portait à l’ordre du jour l’examen d’un texte de lois visant à amnistier, entre autre; crimes de guerre et hauts-crime financiers, n’excluant pas certains membres des partis les plus influents du Liban. D’après Carole Charabati, politologue et professeur d’économie à l’université Saint-Joseph de Beyrouth; ces prérogatives sont « superficiellement conçues et bricolées sur mesure pour servir des intérêts purement politiques » Le texte prévoit des allégements de peines, pour des crimes commis avant le 30 octobre 2019 et pouvant aller jusqu’à les réduire (de) deux tiers. Si tenté que le texte puisse passer, des centaines de détenus seraient libérés, ainsi que les criminels de partis politiques incarcérés pour crimes de guerres ou formations d’organisations criminelles. D’autre part, que le texte passe ou non, Nabih Berri (président de la chambre des députés. Chef de l’organisation Amal à caractère fortement milicien) chercherait surement à s’appuyer sur les familles des détenus tenant à faire libérer leurs parents et comptent sur la « promesse » du gouvernement pour aider leurs proches. Comme le prouve les regroupements de ces derniers dans la banlieue-Sud de Beyrouth le dimanche 17. C’est dans cette optique que la classe politique compte monter une partie des civils face aux protestataires, scindant encore un peu plus la population.

Dans une situation critique où la dette publique en arrive à son paroxysme (161% du PIB), où un tiers de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté, poussant les jeunes « zonards » à descendre chaque jours provoquer les forces de l’ordre et semer le chaos au sein des protestataires. Où des altercations discrètement initiées par l’autorité suprême font plier les populations sous la panique générale. Conjugué à une armée qui ne prend même plus l’initiative de riposter face à des hommes armées, de peur d’allumer la mèche à de probables vendettas communautaires. Et où les plus éminents politiciens mettent en place de nouveaux détournements juridiques dans le but de monter les populations les unes aux autres. Le Liban avance poignets et chevilles liées par un système qui se veut plus manipulateur et malin que la contestation de la rue. Nous sommes désormais en droit de craindre une issue de « guerre civile » souhaitée par la classe politique dans l’optique de se resolidariser avec ses bases communautaires. Se hissant ainsi comme: des hommes providentiels, seuls capables de stopper tout départs de feux.
Si ce scénario venait à se réaliser, il serait judicieux de s’interroger sur l’avenir de l’armée. Composée de soldats de tous horizons religieux et communautaires. Quels seraient les affiliations de ces derniers en cas de crise ? La communauté chiite, comprenant environ 40% de la population locale (selon chiffres officieux de 2018, faute de recensement.(5)*) se ralliera t-elle au Hezbollah ? Ultime acteur et déterminant de la lutte chiite dans la région ? Si l’hypothèse venait à s’avérée, le Liban serait une fois encore, plongé dans l’un des chapitres les plus sombres de son Histoire, au revers d’une guerre civile, bien ficelée cette fois-ci.
CRZ - Correspondant à Beyrouth pour Basse Fréquence
Index
(1) Le 29 octobre, le premier Ministre Saad Hariri a annoncé sa démission dans une allocution destinée a la rue, entraînant avec lui tout le gouvernement, désormais « démissionnaire ». l’article 69 de la constitution prévoit, le cas échéant, le remplacement du gouvernement lors de la démission du premier ministre: ses anciens collègues se voient attribuer certaines prérogatives quant aux affaires secondaires de l’Etat. Et ce, pour une durée indéterminée durant laquelle le président est chargé de nommer un nouveau premier ministre, et que le parlement accorde sa confiance au nouveau corps gouvernemental établit.
(2) depuis le début de la « Saoura » (révolution) de nombreuses composantes de la société civile et universités (USJ, AUB,) ont prit part de manière active aux manifestations. S’installant sur les places centrales du centre-ville de Beyrouth depuis quelques semaines, beaucoup de citoyens se rassemblent pour discuter des différents objectifs politique à établir à la suite de la formation du nouveau gouvernement.
(3) Dans un article publié sur le site Islam Times, des sources sous couvert d’anonymat ont affirmé que la mort de Alaa Abou Fakher pourrait être un acte prémédité, expliquant qu’Abou Fakher aurait déposé une plainte contre Mohammed Zeydan, un associé de Fouad Siniora, contre la volonté du PSP (Parti Socialiste Progressif) de Walid Joumblatt.
(4) le Liban comporte 18 communautés officielles divisées par confessions et ethnies. Le système politique libanais est dit « multiconfessionnel ». Ainsi tout libanais répertorié par la Sécurité Générale voit sa confession ou son ethnie précisée sur ses papiers d’identité.
(5) Le dernier recensement en date de la répartition confessionnelle du Liban remonte à 1932, lorsque le pays était encore sous mandat français et que les chrétiens maronite étaient les plus nombreux de l’État du Mont-Liban. La république Libanaise est souvent qualifiée de « démocratie consensuelle », il en résulte que la publication de chiffrages officielles des communautés aurait pour conséquence de faire basculer la répartition des postes politiques. (Président de la république: chrétien Maronite, Premier Ministre; musulman Chiite, President de la chambre parlementaire; musulman Sunnite.) Force est de constater que les chiites libanais pourrait parfaitement reconsidérer ces postes d’après la proportion qu’ils représentent dans le pays.